Du 5 au 7 septembre, Djerba célèbre encore une fois son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO à travers trois jours de rencontres, de découvertes et d’expériences. Mais derrière les ateliers, les parcours culturels et les rendez-vous artistiques, une question essentielle s’impose : comment préserver une île vivante sans la transformer en musée ?
À Djerba, le patrimoine n’a jamais vraiment eu besoin de vitrine, il est là dans une porte blanchie à la chaux, dans l’ombre d’une mosquée, dans les murs d’un menzel, sur un chemin qui relie deux houma, dans les gestes d’un artisan ou dans une recette transmise d’une génération à l’autre. Trois ans après l’inscription de l’île sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, les Djerba World Heritage Days reviennent précisément sur cette idée, celle d’un patrimoine qui ne se résume pas à quelques monuments remarquables, mais qui correspond à une manière d’habiter, d’organiser et de faire vivre un territoire insulaire.
Du 5 au 7 septembre 2026, la troisième édition de l’événement invite ainsi habitants et visiteurs à découvrir Djerba autrement, à pied, à vélo, à travers la photographie, l’art, la cuisine, le cinéma et les rencontres, avec une programmation qui cherche moins à exposer le patrimoine qu’à le remettre en mouvement. Une approche qui fait écho à ce que l’UNESCO a réellement reconnu en 2023, à savoir un modèle historique d’occupation du territoire, fondé notamment sur les menzel, les houma, les lieux de culte, les chemins et les espaces liés à l’agriculture et aux savoir-faire traditionnels.
C’est probablement l’un des aspects les plus importants, et les moins compris, de l’inscription de Djerba au patrimoine mondial, Djerba est elle-même le patrimoine. La valeur du site réside autant dans ses architectures que dans leur relation avec le paysage, dans la dispersion de l’habitat, dans les pratiques agricoles, dans les savoir-faire et dans cette organisation particulière qui a permis pendant des siècles à une société insulaire de s’adapter à son environnement. Préserver Djerba signifie donc bien davantage que restaurer une mosquée ou conserver une maison traditionnelle, cela implique de maintenir un équilibre entre architecture, paysage, usages et transmission.
C’est précisément cette vision que les Djerba World Heritage Days cherchent à faire comprendre, en sortant le patrimoine des livres et des discours institutionnels pour le confronter directement au territoire. Le programme de cette troisième édition mêle ainsi rencontres et expériences, avec notamment une table ronde consacrée aux enjeux du patrimoine, réunissant différents acteurs concernés par l’avenir de l’île, puis des ateliers créatifs autour de l’architecture djerbienne, de la photographie et de la linogravure, avant une randonnée culturelle dans l’ouest de Djerba et un parcours à vélo permettant de relier plusieurs sites et éléments emblématiques du patrimoine insulaire, parmi lesquels l’huilerie Fessili, Mahboubine, un menzel djerbien ou encore la mosquée Fadhloun.
La démarche est intéressante parce qu’elle replace le visiteur dans une position différente, celle de l’explorateur plutôt que du simple spectateur, car le patrimoine de Djerba ne se découvre pas uniquement en entrant dans un monument, il se comprend en parcourant les chemins qui les relient, en observant les détails architecturaux, en rencontrant ceux qui perpétuent les savoir-faire et en comprenant la relation particulière entre l’habitat et le territoire.
Derrière l’aspect culturel et convivial de ces journées se trouve pourtant une question beaucoup plus sérieuse, celle de l’avenir de l’île. L’inscription à l’UNESCO a offert à Djerba une reconnaissance internationale considérable, mais elle s’accompagne également de nouvelles responsabilités. Dans ses évaluations, l’UNESCO souligne plusieurs facteurs susceptibles d’affecter le bien, parmi lesquels les pressions liées au développement touristique et aux loisirs, l’évolution des modes de vie, la fragilisation de certains savoir-faire traditionnels et les difficultés liées aux ressources nécessaires à la conservation.
Le paradoxe est évident, Djerba doit continuer à vivre, à construire, à travailler et à accueillir des visiteurs, tout en protégeant précisément ce qui fait son caractère exceptionnel. La question n’est donc pas de savoir s’il faut développer le tourisme, mais plutôt de déterminer quel tourisme l’île souhaite construire, un tourisme qui consomme le territoire ou un tourisme capable de participer à sa préservation, de valoriser les savoir-faire locaux, de soutenir les artisans, de maintenir les architectures traditionnelles et de donner une véritable valeur économique à ce qui, autrement, risque de disparaître.
Cette réflexion dépasse largement le cadre de Djerba, elle concerne aujourd’hui de nombreux territoires classés au patrimoine mondial, confrontés au même dilemme entre attractivité internationale et préservation de leur identité. Dans le cas de Djerba, la difficulté est encore plus grande puisque le patrimoine n’est pas isolé dans une zone historique, il est dispersé dans l’ensemble du territoire et intimement lié à la vie quotidienne de ses habitants.
C’est pourquoi la question de la transmission devient centrale, car un patrimoine vivant ne peut pas être conservé comme une pièce de musée. Il doit continuer à être utilisé, habité, entretenu et transmis. Un projet soutenu par l’UNESCO et la Fondation Docteur Sadok Besrour travaille d’ailleurs depuis 2024 sur l’implication des acteurs locaux dans la sauvegarde du patrimoine mondial de Djerba, avec l’objectif de renforcer la connaissance du bien et de rappeler que sa conservation ne relève pas uniquement des institutions, mais également des propriétaires, des artisans, des professionnels du tourisme, des associations et des nouvelles générations.
L’édition 2026 intervient par ailleurs à un moment particulièrement important pour l’île, puisque la Tunisie doit présenter à l’UNESCO, avant le 1er décembre 2026, un rapport actualisé sur l’état de conservation du bien et sur les progrès accomplis depuis son inscription. Trois ans après la reconnaissance internationale, le temps de la célébration commence donc progressivement à laisser place à celui de l’évaluation, avec une question qui devient de plus en plus concrète, qu’avons-nous réellement fait de cette inscription ?
La réponse ne se trouvera pas uniquement dans le nombre de visiteurs attirés par le label UNESCO, ni dans le nombre de publications consacrées à Djerba. Elle se mesurera dans la capacité de l’île à préserver ses menzel, ses paysages, ses architectures, ses savoir-faire et ses pratiques, tout en permettant à ses habitants de continuer à y vivre et à y construire leur avenir.
C’est finalement ce qui donne aux Djerba World Heritage Days une portée qui dépasse celle d’un simple rendez-vous culturel. Une randonnée, une photographie, une gravure, une recette, une conversation avec un artisan ou la projection d’un film consacré à la mémoire de l’île peuvent sembler modestes, mais ils participent tous à la même démarche, celle qui consiste à rendre le patrimoine visible, compréhensible et surtout appropriable par ceux qui en sont les héritiers.
Trois ans après son inscription au patrimoine mondial, Djerba se trouve donc face à un paradoxe assez fascinant, le monde entier est désormais invité à découvrir ce qui rend l’île unique, mais plus elle devient visible, plus la responsabilité de la préserver devient importante. Les Djerba World Heritage Days ne prétendent pas apporter toutes les réponses, ils proposent quelque chose de plus précieux, un espace pour regarder l’île autrement et pour poser les questions qui comptent.
Car au fond, le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir comment conserver Djerba telle qu’elle est aujourd’hui, mais comment lui permettre de continuer à évoluer sans perdre ce qui la rend irremplaçable.
Comment faire découvrir Djerba au monde sans que Djerba cesse d’être Djerba ?
C’est peut-être la question la plus importante que son inscription à l’UNESCO nous ait laissée.












