il est des lieux où le souffle de l’esprit ne se contente pas de raser la surface des êtres, mais creuse dans le calcaire de la mémoire des ornières d’éternité. En cette mi-octobre 2026, l’île aux lotophages ne succombe nullement à l’amnésie mélancolique des rivages méditerranéens. Elle devient, le temps d’une quadriennale d’idées, du 14 au 17 octobre, l’omphalos d’une dialectique incisive : la deuxième édition du Festival des Littératures « Kotouf » (قطوف), placée sous le haut patronage épistémique du thème « Littératures et Indépendances ».
Sous la voûte séculaire du Centre Méditerranéen pour les Ressources Associatives ainsi que dans les méandres insulaires du Fort Borj Ghazi Mustapha, les verbes se sont faits oripeaux d’émancipation et les syllabes, archipels d’insoumission.
Le Prologue des Ateliers : La Matrice du Verbe (14 Octobre)
Dès le prélude du 14 octobre, l’agora djerbienne s’exaspère d’une noble effervescence. L’incipit des festivités ne relève pas de la parade mondaine, mais de l’exégèse pédagogique. Dans les établissements scolaires et à la Bibliothèque Municipale de Houmt Souk, les ateliers d’écriture se déploient comme autant de querelles d’anciens et de modernes.
Quand Iman Bassalah cisèle l’art de la prose francophone, Nadia Hathroubi Safsaf orchestre la sémiotique de la bande dessinée dans une triphonie linguistique (français, arabe, anglais) d’une rare acuité. Plus loin, Hela Msellatinoue le geste culinaire au geste scriptural dans « Mots et mets », tandis que Louise Aurat, François Beaune et Lotfi Chebbi résonnent au diapason de l’acoustique et de la calligraphie arabe. Le texte n’est plus un objet immobile ; il devient une praxis.
Jour I (15 Octobre) : Exégèse de la Libération et Herméneutique du Sud
Le 15 octobre s’ouvre sous les auspices d’une ferveur lyrique. Il fallut l’intonation souveraine d’un élève récitant l’immortel Aboul Kacem Chebbi pour sceller l’alliance entre la poétique de la révolte et la solennité de l’instant.
« Quand le peuple veut la vie, le destin doit obtempérer. »
Aboul Kacem Chebbi (incipit de la séance d’ouverture)
S’ensuit un aréopage intellectuel où la maïeutique de Nadia Hathroubi fait étinceler la pensée d’Amira Ghenim, de Joumana Haddad et de Bachir Diagne. Il ne s’agissait nullement de célébrer une indépendance statique ou muséale, mais d’en disséquer les apories et les résonances contemporaines.
Puis, la tribune s’enflamme à mesure que la trajectoire du soleil décline. Ghazi Ghérairi et Ines Senghor, sous la modération de Nasser Bouabid, examinent la manière dont le Sud global écrit ses propres affranchissements face au magistère de l’UNESCO.
Le Crépuscule des Poètes au Fort Borj Ghazi Mustapha
À 17h30, l’événement bascule dans le sublime tragique. Au Fort Borj Ghazi Mustapha, alors que le disque solaire sombre dans l’onde turquoise, la déclamation musicale de Dany Kouyaté, Sahbi Chaiir et Moez Ounissi transforme la pierre défensive en théâtre d’orphisme. Le paysage djerbien cesse d’être un décor pour devenir l’adjuvant poétique de la parole libérée. La soirée s’achèvera sur les contrapuntiques ironiques du stand-up de Mehdi Bachtarzi au Caravansérail, rappelant que la catharsis passe aussi par le dionysiaque de la ricanerie éclairée.
Jour II (16 Octobre) : La Polyphonie des Héritages et la Projection de l’Ombre Fanonienne
La journée du 16 octobre s’inscrit sous le signe du réexamen critique. Dès l’aube intellectuelle, la restitution des travaux d’enfants par Nadia Hathroubi Safsaf et Iman Bassalah prouve que la transmission de la mémoire est un continuum ininterrompu.
Le dialogue intergénérationnel rassemblant Iain Mc Pherson, Afifa Smiti, Bachir Diagne et Lamis Saidi bouscule les ontologies établies : l’émancipation intellectuelle est-elle une rupture radicale ou une continuité subreptice ?
L’après-midi atteint son acmé théorique avec la projection du film consacré à Frantz Fanon par Abdennour Zahzah. L’ombre du psychiatre martiniquais, théoricien de la décolonisation spirituelle, projette sur l’auditoire de la Salle de conférence une lumière crue.
En parallèle, les « Hikayet Kotouf » essaiment dans le jardin : Mouha Harmel, Joumana Haddad, Amira Ghenim, Dany Doukaye, et le Mouvement national de lecture représenté par Moez Neiija tressent des récits où l’oralité ancêtre rencontre la modernité critique. Les danses des indépendances, cadencées par l’Orchestre ElManar, viennent enfin dissoudre le verbe dans la transe corporelle.
Epilogue (17 Octobre) : L’Enfance comme Horizon d’Attente
Le festival s’achève le 17 octobre par une immersion dans le conte marin avec Chérif Alaoui (Marines – Contes en mer). Choix hautement symbolique : l’indépendance, pour être pérenne, doit être enseignée aux enfants de la mer, là où le mythe rejoint la réalité.
Avis de la Rédaction
Kotouf 2 ne s’annonce nullement comme une simple convenance académique ou une rencontre littéraire ordinaire. En ce premier jour des festivités, nous assistons à l’éclosion d’une véritable exégèse, un laboratoire vivant où la souveraineté des peuples commence déjà à se mesurer à la rigueur de leur syntaxe et à l’audace de leur imaginaire. Alors que les débats et les lectures ne font que démarrer, Djerba confirme d’emblée son rôle de phare méditerranéen où les mots s’apprêtent à briser les fers et à esquisser les contours des lendemains.




